Créativité et improvisation : travailler encore et encore… pour reconstruire son art, inlassablement.

Pensées après un week-end passé « en compagnie » de Keith Jarrett.

J’écris cet article tout en écoutant un concert que Keith Jarrett a donné au Japon, il y a longtemps. France Musique fête en effet ce week-end les 75 ans du pianiste, en nous offrant quelques inédits et beaucoup de perles que je ne connaissais pas. J’ai décidé, à l’image de ce pianiste que je vénère, de ne pas raturer, ni structurer ce que je vais écrire. Juste de jeter sur le papier ce que m’inspire ce que j’entends. Ceux qui me connaissent se doutent que cela ne s’est pas tout à fait passé comme ça !

« Se lancer dans l’inconnu, dans le vide, sans filet. »

Pour ceux qui ne savent pas qui est Keith Jarrett, il s’agit « d’un des plus éblouissants improvisateurs que le jazz ait produit en un siècle » selon France Musique. « Oui, et alors ? Jazz, improvisation, ça va ensemble, non ? y’a pas de quoi fouetter un chat », me retournerez-vous. Il n’y a aucune bonne raison de fouetter un chat, soit dit en passant. Mais, là, n’est pas la question.

Keith Jarrett n’est pas un improvisateur comme les autres. Bien sûr, il improvise comme les autres lorsqu’il est en trio, quartet, etc. sur une grille de jazz et en s’appuyant sur sa maîtrise de l’harmonie… Mais lors de ses concerts en solo, pas de programme, pas de partition, pas de grille de jazz.

Je n’en connais personnellement pas d’autres… mais peut-être en existe-t-il, je ne suis pas une grande connaisseuse… qui comme lui, lors de ses concerts en solo, « se lancent dans l’inconnu, dans le vide, sans filet. » Il vient sans partition, sans « idée préconçue », en se « désintoxiquant », en se « réinitialisant », en se « déconstruisant » pour se renouveler. Faire du « neuf » à chaque fois.

Il se met devant le piano. Et voit ce qui vient. Point. Rien d’autre. Et tout, à la fois.

Qui fait ça aujourd’hui ? Venir « nu » pour ainsi dire sur scène, seul, et occuper l’espace pendant 2 heures, parfois sans lâcher le clavier ?

Madrid, 1988

Repartir de l’expérience du moment et non des créations antérieures

Keith Jarrett pourrait être plus tranquille, « se contenter » d’interpréter une partition : il peut jouer tout ce qu’il veut, en classique comme en jazz d’ailleurs. Alors pourquoi prendre autant de risque, alors qu’il dit lui-même qu’avoir autant joué en solo pendant toutes ces années n’apporte aucune confiance supplémentaire et que le sentiment d’insécurité s’est même accentué… Que repartir de l’expérience du moment et non des créations antérieures, est un poids qui, de concert en concert, se fait plus lourd…

C’est lourd, parce que le public attend tout de lui. Lui, qui est suspendu au-dessus d’eux dans le vide, à « creuser la magie de l’instant » ; parce qu’ils attendent d’être subjugués… Ils attendent tous la pépite, le miracle, la phrase musicale inoubliable… Ils sont là pour ça ! Pour pouvoir dire, j’étais là quand le Maître a subitement exprimé son génie !!

Pourquoi le fait-il alors ? Juste pour être lui-même, en dehors du carcan imposé par la norme ? Se renouveler lui est nécessaire pour pouvoir continuer ? Est-ce une question de survie ? Une question existentielle ? La créativité poussée à son extrême…

Tokyo, 1984

L’engagement physique et mental

Je suis allée à un de ces concerts en solo, en 2016, à l’auditorium de Bordeaux. L’homme a son caractère. Il ne supporte pas le moindre éternuement de la salle. Encore moins, bien sûr, les flashs des téléphones. Il peut se lever en plein milieu d’un concert et s’en aller… Certains diront que c’est une diva capricieuse. Ceux-là, se verraient-ils à sa place ? Keith Jarrett dit que le public fait partie du concert. Quand il vient sur scène, il ne sait pas à quoi la musique va ressembler. Tout va s’écrire et s’inventer au fur et à mesure, la musique sort de ses doigts sans presque de contrôle de sa part et l’ambiance de la salle y contribuera.

Alors, au rythme de l’inspiration, de son flux et de son reflux, il y a des moments « faibles » et des moments sublimes… Mais ces derniers ne peuvent survenir que parce que les autres existent, l’obligeant à une sorte d’engagement, parfois même de convulsion qui s’exprime physiquement (par des cris, des positions improbables à tenir, en suspension au-dessus du tabouret) … où l’on sent une telle intensité intérieure que, pour ma part, j’éprouve dans ces moments-là une difficulté à seulement le regarder.

Il y a 45 ans, en 1975, lors du fameux concert de Cologne qui est l’un de ses plus inspirés dit-on, il arrive d’une humeur massacrante sur scène : il y a eu une grève à l’opéra et le piano fourni n’est pas l’instrument prévu. Sa qualité n’est pas au niveau de ce qu’il requiert pour ses concerts. Très énervé, il commence le concert en imitant au piano la sonnerie que l’opéra utilise pour signifier que le concert va débuter. Et puis, il part de là, pour emmener la salle entière, happée, dans les vertiges que son humeur lui inspire.

Quand la seule chose possible à jouer, l’inévitable, apparaît…

Mais attention, rien de magique dans le processus de création instantanée qu’applique Keith Jarrett. Du talent, sans aucun doute. Du génie, certainement. Mais du travail, beaucoup de travail, oui, il en faut. Il le dit lui-même, démontant le portrait de « dieu vivant » que certains veulent brosser de lui. « Bien que je donne l’impression d’être une bête de foire, le degré de préparation mentale, physique et émotionnelle pour un concert solo est au-delà de ce qui est imaginable. »

Il répète et répète inlassablement… pour être en mesure de retrouver des gestes aussi vierges que possible, de faire chanter le piano d’une manière totalement neuve. Le paradoxe est là ! Travailler encore et encore pour reconstruire. Inlassablement.

« L’inévitable doit advenir par ce qui est évident. Un accord de ré majeur peut littéralement me crier au visage pour être joué ! […] Ce que j’appelle l’inévitable, c’est ce qui amène la seule chose possible à jouer, et qui apparaît quand on se met en situation d’ouverture totale. […] Quand un auditeur est touché par ce qui se joue, c’est que quelque chose de l’ordre de cet inévitable et du savoir que le musicien en a, passe jusqu’à lui. »

Keith Jarrett

Cette capacité à se déconstruire, l’amène aussi à ne plus se soucier de la forme, rendant difficile pour les amateurs éclairés de retranscrire ces moments parfois sublimes que nous voudrions tant rejouer derrière lui.

Ce rêve de renouveau est ancré en lui, paraît-il, depuis très longtemps : à 9 ans, lors de ses premiers concerts classiques (car oui, l’homme a une formation purement classique), il intercalait entre les pièces de Debussy, Chopin et autre compositeur du répertoire, ses propres pièces. Et quand on venait le voir pour lui demander ses partitions, il ne pouvait rien donner… puisqu’il n’avait rien noté.

La beauté se mérite…

Pour finir, je souhaite partager avec vous cette pièce que je ne connaissais pas et qui m’a profondément touchée : elle illustre, comme l’a si joliment exprimé Nathalie Piolé sur France Musique,

« l’inquiétude de celui qui cherche, l’apaisement de celui qui trouve. »

Cela se passait à la toute fin d’un concert au Japon, en 76 : ce simple Bis est devenu par la suite un standard repris régulièrement par les pianistes de jazz…

Sources : émissions de France Musique des 8, 9 et 10 mai 2020

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