Mettre des mots sur les blessures

Cet article fait suite à « Heureux les écrivains heureux »

Pour ces enfants blessés, les mots sont des bijoux.

Boris Cyrulnik, La nuit, j’écrirai des soleils

Non seulement les mots, mais parfois même, les lettres qui les constituent.

Georges Perec voit disparaître successivement tous les membres de sa famille depuis l’âge de 3 ans. Son père, puis sa mère, puis ses tantes, ses cousines, ses amis. Il ne sait pas s’ils sont morts. Ils ont simplement disparu de sa vie. Quand il comprend à l’âge de 8 ans que cette disparition est définitive, il décide de devenir écrivain. Il est contraint d’écrire pour « offrir une sépulture à ses parents disparus ».

Il écrira plus tard un livre, La disparition, « où l’on met longtemps à découvrir que ce qui a disparu, c’est la voyelle « e » qui désigne « eux, mes parents disparus ». Il ne pouvait pas parler de ses parents puisqu’ils avaient disparu ; alors il raconte une disparition, un non-événement. »

Pourquoi j’écris ?

J’aurais pu rester des heures à écouter Boris Cyrulnik parler, si ce n’est l’inconfort du banc sur lequel j’étais assise. Vraiment, Monsieur Mollat, faites quelque chose, pensez aux fesses des fervents défenseurs de la belle littérature et des libraires indépendants…

Et puis, mon amie V.B. qui m’accompagnait ce jour-là, a chuchoté à mon oreille : « Mais la Joie : permet-elle aussi d’écrire ? »

Peut-on écrire de bonheur ? Comme on rit de bonheur ? Comme on pleure de bonheur ?

Il y a plus d’exemples d’artistes torturés que d’artistes heureux. D’ailleurs, j’ai beau y réfléchir, il ne m’en vient aucun, d’exemples d’artistes heureux… Vous en avez, vous ?

Moi-même, pourquoi écris-je ?

J’aurais tendance à répondre d’abord par besoin, ensuite par plaisir.

Le plaisir vient en second. Pendant que j’écris et que je repeins le monde à ma façon. C’est donc bien que j’ai besoin de le repeindre.

Rien ne vaut d’être vécu qui n’est d’abord une œuvre d’imagination, ou alors la mer ne serait que de l’eau salée.

Romain Gary, Les cerfs-volants

Je n’ai pourtant pas été abandonnée à la naissance, ni après, que je sache.

J’appartiens à une fratrie de 4 enfants, 2 filles, 2 garçons, et je suis la plus jeune. Mon grand-frère à 5 ans de plus que moi. 4 enfants en 5 ans. 4 bébés à la maison. Imaginez. En tant que maman de 2 enfants qui ont 7 ans d’écart, cela m’épuise rien que d’essayer d’imaginer ce que cela a été pour mes parents.

Pourtant, comme le jeune Jean Genet, je me suis très tôt réfugiée dans les livres. Je me cachais régulièrement dans la maison ou dans le jardin pour m’isoler de l’activité familiale… même si je n’hésitais pas à monter au créneau quand il me fallait montrer à mes frères combien j’étais capable de faire les pires bêtises avec eux.

Mon entrée à l’école maternelle fut un déchirement : celui de la sortie du cocon familial dont je connaissais tous les pièges et les règles, et de l’entrée dans la jungle relationnelle du monde extérieur.

Je préférais rester en classe plutôt que de sortir à la récréation. J’ai commencé à me ronger les ongles. Jusqu’au sang. Obligeant maman, à me mettre des gants la nuit attachés au poignet avec des élastiques. Puis à me mettre un vernis à ongles amer sur les doigts, vernis que je léchais, grattais, avec une sombre délectation, avant d’entamer les ongles soi-disant planqués dessous. J’ai 53 ans, et cette rassurante habitude est toujours là, bien que j’aie trouvé le moyen de la contenir pour que cela ne se voit pas.

Pourtant, comme Jean Genet, j’étais sage, bonne élève, appliquée. Aucune raison de s’inquiéter, donc.

Pourquoi écrire est-il aussi réconfortant quand on a vécu une enfance « tranquille » comme la mienne ? Pourquoi ce goût pour la fiction si tôt inscrit dans mon cerveau (je dirais 6 ou 7 ans), alors qu’il n’est présent chez aucun des mes frères et sœur ? Pourquoi ce goût de l’observation des autres ? Ce besoin de rester à distance, sans trop m’éloigner pourtant ? D’être aimée, mais pas trop ? D’aimer, mais pas trop ?

« Lorsque le spectateur applaudit ou quand le lecteur comprend, il confirme que le malheur a été métamorphosé en œuvre d’art. […] Ecrire dans la solitude, pour ne plus se sentir seul, est un travail imaginaire qui trahit le réel puisqu’il le rend partageable, mais apaise l’auteur en tissant un lien de familiarité avec celui (celle) qui le lira ».

Je ne suis plus seul au monde, les autres savent, je leur ai fait savoir. En écrivant, j’ai raccommodé mon moi déchiré ; dans la nuit, j’ai écrit des soleils.

Boris Cyrulnik, La nuit j’écrirai des soleils

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